Pénurie de carburant à Madagascar : le vrai problème n'est pas la guerre
Le Conseil des ministres a rétabli l'état d'urgence énergétique le 17 juillet 2026, trois mois après une première alerte. Les tensions pétrolières mondiales sont invoquées à chaque fois. Elles n'expliquent pourtant qu'une partie du problème : à Madagascar, le prix affiché à la pompe est inférieur au coût d'importation, et un plafond négocié avec le FMI empêche de combler l'écart rapidement.

Pourquoi Madagascar manque-t-il de carburant en 2026 ?
Madagascar importe la totalité de ses produits pétroliers et les revend à un prix administré, fixé sous le coût réel d'importation. Quand les cours mondiaux montent, l'écart se creuse et l'approvisionnement se tend. L'État a donc décrété un état d'urgence énergétique le 7 avril 2026, puis l'a rétabli le 17 juillet, pour sécuriser les livraisons et encadrer les prix.
La cause immédiate est bien externe : les tensions géopolitiques au Moyen-Orient perturbent le marché pétrolier mondial. Mais la répétition de l'épisode à trois mois d'intervalle, dans un pays dont les besoins n'ont pas changé, désigne un mécanisme interne plutôt qu'un choc ponctuel.
Le prix à la pompe est inférieur au coût d'importation
C'est le cœur du problème, et il tient en deux chiffres. En avril 2026, le gasoil se vendait 4 660 ariary le litre à la pompe, alors que son seul prix FOB — le coût d'achat avant le fret, les frais portuaires et le stockage — tournait autour de 6 000 ariary le litre.
Autrement dit, chaque litre vendu creusait un déficit d'au moins 1 300 ariary avant même d'avoir quitté le port. Quand vendre fait perdre de l'argent, personne n'a intérêt à importer davantage. La pénurie n'est pas seulement subie : elle est en partie produite par la structure des prix.
Depuis, les tarifs ont été relevés une fois, en mai 2026, et n'ont plus bougé. Le gasoil est affiché à 4 860 ariary le litre, le sans-plomb 95 à 5 100 ariary et le pétrole lampant à 3 710 ariary.
Le plafond de 200 ariary par mois qui verrouille l'ajustement
Madagascar dispose depuis 2025 d'un mécanisme d'ajustement automatique des prix maxima à la pompe, conçu avec le Fonds monétaire international pour réduire le risque budgétaire et sortir progressivement des subventions. Ce mécanisme comporte une limite : la révision mensuelle, à la hausse comme à la baisse, ne peut pas dépasser 200 ariary par litre.
L'arithmétique devient alors implacable. Pour résorber un écart supérieur à 1 000 ariary au rythme maximal de 200 ariary par mois, il faudrait plus de cinq mois sans nouvelle hausse des cours mondiaux. Le mécanisme est conçu pour lisser des variations ordinaires, pas pour absorber un choc.
Le calendrier récent illustre cette tension. Le mécanisme a été suspendu en avril 2026, parce que la hausse internationale ne pouvait pas être répercutée à la pompe. Il a été réactivé le 1er juillet. Seize jours plus tard, l'état d'urgence était rétabli. C'est la même logique de plafonnement administré que celle observée sur le taux directeur, où la décision de la Banque centrale se transmet mal à l'économie réelle.
Que permet réellement l'état d'urgence ?
Le régime d'urgence donne à l'État des pouvoirs qu'il n'a pas en temps normal sur une chaîne tenue par des opérateurs privés. Le décret du 17 juillet l'autorise à sécuriser l'approvisionnement, à préserver les réserves stratégiques, à garantir la continuité des services essentiels et à encadrer les prix des produits pétroliers.
Concrètement, cela ouvre la voie au rationnement à la pompe et à la réquisition des stocks détenus par les distributeurs. Ce sont des instruments de gestion de crise, efficaces pour éviter la rupture sèche. Ils ne changent rien à l'écart entre le prix de vente et le coût d'achat, qui reste entier une fois l'urgence levée.
Pourquoi votre électricité est touchée aussi
La pénurie ne s'arrête pas aux stations-service. Environ 60 % de l'électricité produite par la JIRAMA provient de centrales thermiques, donc de carburant importé. Une tension sur l'approvisionnement se traduit mécaniquement par des délestages, et la compagnie a publié des prévisions de coupures dès le mois d'avril.
L'effet se concentre sur une minorité, ce qui ne le rend pas mineur. Selon le Fonds monétaire international, 36 % des Malgaches seulement ont accès à l'électricité. Pour les entreprises qui en dépendent, le courant figure au deuxième rang des freins à la compétitivité — un coût qui s'ajoute à celui du carburant.
Ce qu'il faut surveiller
Le repère le plus utile n'est pas le cours du Brent mais l'application effective du mécanisme d'ajustement. Si les prix affichés restent figés plusieurs mois alors que les cours mondiaux montent, l'écart se reconstitue et une nouvelle tension devient probable. À l'inverse, des hausses régulières de 200 ariary signaleraient un rattrapage en cours, douloureux pour le budget des ménages mais assainissant pour l'approvisionnement — la même mécanique de prix administré que celle qui joue sur le riz importé.
Pour une PME, deux points concrets : le carburant et l'électricité étant liés, un plan de continuité qui ne prévoit que le groupe électrogène reste exposé au même goulet d'étranglement. Et la levée de l'état d'urgence ne signifiera pas la fin du risque, seulement la fin de l'épisode.


