Banque mondiale : ce que pèsent vraiment les 3,5 milliards engagés à Madagascar
Les visites d'officiels internationaux se ressemblent souvent : programme dense, photographies, communiqué. Celle d'un administrateur de la Banque mondiale, fin juillet à Antananarivo, relevait d'un autre exercice. Il venait vérifier sur place ce que produisent des financements qui pèsent plusieurs milliards de dollars — et dont le montant recule.

Qui est l'administrateur venu inspecter les projets malgaches ?
Harold Tavares représente le groupe Afrique II au conseil d'administration du Groupe de la Banque mondiale, soit vingt-trois pays africains dont Madagascar. Il s'est rendu à Antananarivo les 29 et 30 juillet 2026. Le conseil d'administration ne se contente pas d'entériner des rapports : il décide collectivement de l'affectation des ressources de l'institution et des conditions qui les accompagnent. Un administrateur y porte la voix de son groupe de pays dans les arbitrages internes, défend leurs dossiers et relaie leurs contraintes auprès du management.
Le poste est peu connu et pourtant décisif. Qu'un administrateur se déplace plutôt que de lire un dossier à Washington n'a rien d'anecdotique. Les décisions de financement s'appuient sur des évaluations écrites, mais la perception d'un pays se construit aussi dans ce type de contacts directs, où l'on mesure ce qu'un rapport ne restitue pas : l'état d'un chantier, la capacité d'une administration à exécuter, la distance entre un plan et sa réalité. Madagascar reste sous observation active, ce qui n'est en soi ni un bon ni un mauvais signal.
Que pèse réellement le portefeuille malgache ?
Le portefeuille de la Banque mondiale à Madagascar s'élevait à 3,5 milliards de dollars en février 2025, répartis entre dix-sept projets nationaux et cinq opérations régionales. Cinq mois plus tôt, en septembre 2024, il atteignait 3,8 milliards pour dix-neuf projets nationaux. Ce recul ne traduit pas un désengagement : il s'explique par la clôture de programmes arrivés à terme, parmi lesquels Pagose sur la gouvernance du secteur électrique, Padap sur l'agriculture durable et Casef sur la sécurisation foncière. Un portefeuille qui se réduit peut signaler des projets achevés autant qu'un ralentissement.
La répartition dit où va l'argent. Les infrastructures représentent 43 % du portefeuille, soit environ 1,5 milliard de dollars. Le développement durable en absorbe 25 %, le développement humain 20 %, et la croissance équitable, la finance et les institutions 12 %. Traduit en quotidien : l'eau qui arrive ou non au robinet, le courant qui tient ou non la journée, la route qui reste praticable en saison des pluies. Ces contrariétés ordinaires ne sont jamais très éloignées d'un projet financé de l'extérieur — ce sont souvent les mêmes programmes qui sont censés les corriger.
Pourquoi une visite de terrain compte-t-elle plus qu'un rapport ?
La délégation ne s'est pas limitée aux bureaux. Elle a inspecté le projet Produir à Andohatapenaka et Andavamamba, deux quartiers bas d'Antananarivo régulièrement inondés pendant la saison des pluies, ainsi que le projet PAEEP à la centrale de la Jirama de Mandroseza. Le choix des sites n'est pas neutre. Assainissement urbain et production électrique sont précisément les domaines où l'écart entre un budget engagé et un service effectivement rendu se constate à l'œil nu, sans avoir besoin d'un tableau de bord. Un canal curé se voit ; une ligne budgétaire, non.
C'est là que réside la question rarement posée dans les communiqués. Un financement annoncé n'est pas un financement dépensé. Entre la signature d'un accord et le chantier livré s'intercalent des passations de marchés, des acquisitions de terrains, des retards d'exécution et parfois des révisions de périmètre. Chacune de ces étapes peut ajouter des mois. Une mission de terrain sert précisément à mesurer cet écart, celui qui sépare l'engagement comptable de l'effet réel. Elle ne signe aucun chèque et ne débloque rien par elle-même, mais elle alimente les évaluations qui conditionneront les enveloppes suivantes.
Que signifie le passage par la Banque centrale ?
Le programme comprenait des entretiens avec le Premier ministre Mamitiana Rajaonarivelo, le ministre de l'Économie et des Finances Herinjatovo Aimé Ramaroson, et le gouverneur de la Banky Foiben'i Madagasikara. Ce dernier rendez-vous mérite qu'on s'y arrête, car il est le moins évident du programme. Le financement extérieur et la politique monétaire fonctionnent comme deux vases communicants : des décaissements réguliers alimentent les réserves de change, soutiennent l'Ariary et desserrent la contrainte qui pèse sur les importations d'un pays qui achète à l'étranger l'essentiel de son carburant et de ses intrants.
L'inverse est vrai également, et c'est ce qui rend ces missions sensibles. Un ralentissement des versements pèse sur les réserves, donc sur la capacité de la BFM à amortir les chocs de change sans étrangler l'activité — un mécanisme que nous détaillons dans notre analyse du taux directeur. Pour un pays dont la monnaie se déprécie face au dollar, la régularité des financements extérieurs n'a rien d'un sujet abstrait réservé aux économistes : elle finit par se lire dans le prix des produits importés, du carburant au riz.
Que faut-il surveiller après cette visite ?
Trois indicateurs diront si cette mission a produit autre chose qu'un communiqué. Le premier est le taux de décaissement du portefeuille : c'est lui, et non le montant engagé, qui mesure l'argent réellement injecté dans l'économie. Le deuxième est le nombre de projets actifs, à comparer aux dix-sept programmes nationaux recensés début 2025 — de nouvelles approbations signaleraient une confiance maintenue. Le troisième est la part des infrastructures, aujourd'hui à 43 %, qui traduit l'arbitrage entre besoins immédiats et investissements de long terme.
Ces arbitrages pèseront sur l'activité, dont les prévisions de croissance pour 2026 divergent fortement selon les institutions. Une mission d'administrateur ne débloque rien par elle-même : elle produit des rapports, et ces rapports pèsent sur des décisions prises à Washington plusieurs mois plus tard. Pour un ménage d'Antananarivo, l'enjeu n'a pourtant rien de diplomatique. Il se mesure en heures de courant par jour et en jours d'eau courante par semaine. C'est à cette échelle que se jugera l'efficacité de ces 3,5 milliards.


