Le grenier à riz du pays a 300 000 tonnes à écouler. Madagascar en a importé 400 000 en six mois.
Cinq cent mille tonnes de paddy dorment chez les producteurs de l'Alaotra-Mangoro, premier bassin rizicole du pays. Moins de 10 % de la récolte est sortie de la région depuis le 4 mai. Pendant ce temps, Madagascar a fait entrer 408 667 tonnes de riz importé en six mois. L'État vient de lancer une opération de rachat : 1 500 tonnes. Voici où se grippe réellement le circuit.

Combien de riz reste-t-il bloqué dans le grenier du pays ?
Environ 500 000 tonnes de paddy, soit près de 300 000 tonnes de riz blanc. Le chiffre vient du chef de la région Alaotra-Mangoro, Elire Rabemananjara, qui l'a donné le 17 septembre 2026. Depuis l'ouverture de la campagne de collecte, le 4 mai, moins de 10 % de la récolte régionale est sortie vers les autres régions du pays.
Le stock n'est pas rangé dans un silo public : il dort chez les producteurs, dix à vingt tonnes par exploitation. La seule commune de Tanambe en déclare plus de 20 000. Mises bout à bout, ces 300 000 tonnes de riz blanc représentent les trois quarts de tout ce que Madagascar a importé pendant le premier semestre 2026.
Pourquoi ce riz ne part-il pas vers les villes ?
Parce que le blocage ne se situe ni chez le producteur ni chez le consommateur, mais au milieu de la chaîne. La région compte 269 collecteurs titulaires d'une carte professionnelle, et le chef de région décrit leur réticence : ils financent la collecte par emprunt bancaire et ne s'engagent pas sans garantie d'écouler leur chargement une fois arrivés en ville.
Ce qui les attend sur les grands marchés urbains, c'est le riz importé, vendu à des prix auxquels le grain local peine à s'aligner une fois le transport payé. Les taxes qui devaient corriger cet écart ont été suspendues le 19 août et ne sont pas revenues depuis. Le résultat tient dans une image : des décortiqueries mises au chômage technique faute d'approvisionnement, à quelques kilomètres de greniers pleins.
Une règle locale ajoute sa friction. Un arrêté régional entré en vigueur le 4 mai impose aux opérateurs le double de la ristourne s'ils vendent du paddy non transformé hors de l'Alaotra-Mangoro. L'intention se lit sans effort : garder dans la région la valeur ajoutée du décorticage. L'effet ne joue que sur le grain brut, si bien que le texte n'explique pas à lui seul l'immobilisation — il renchérit une sortie déjà peu rentable.
Que rachète l'État, et à quelle échelle ?
La State Procurement of Madagascar, société d'État sous tutelle du ministère du Commerce, a lancé à la mi-septembre son premier achat direct de paddy auprès des producteurs : 1 500 tonnes au prix de 1 500 ariary le kilo, réparties entre 700 tonnes à Tanambe, 500 à Andilamena et 300 à Ampitatsimo, réglées par virement bancaire.
Rapportée au stock, l'opération pèse 0,3 % — trois tonnes sur mille. À Tanambe, les 700 tonnes achetées représentent moins de 4 % de ce que la commune déclare détenir. L'enveloppe engagée avoisine 2,25 milliards d'ariary ; racheter les 500 000 tonnes au même prix en coûterait 750.
La SPM annonce un fonds revolving : elle décortique, vend à des grossistes partenaires vers Antananarivo, l'Atsimo Atsinanana et le Sud, puis rachète avec le produit de la vente. Une deuxième opération est prévue. C'est un amorçage de circuit, pas un plan de déstockage, et toute la différence tient dans le rapport entre 1 500 et 500 000.
Le prix payé au producteur est-il suffisant ?
Il est supérieur au marché. Le paddy s'échange localement entre 1 200 et 1 350 ariary le kilo, l'État paie 1 500. Pour une exploitation qui détient quinze tonnes, l'écart vaut entre 2,3 et 4,5 millions d'ariary — de quoi décider d'une rentrée scolaire, pas un ajustement comptable.
Deux repères tempèrent pourtant ce chiffre. En avril, la convention signée entre la SPM et la région annonçait un rachat à 1 700 ariary le kilo, sur des volumes pouvant atteindre 200 tonnes par semaine ; elle portait sur le déstockage des campagnes antérieures. Cinq mois plus tard, le premier achat auprès des producteurs se fait 200 ariary plus bas. Sur quinze tonnes, ces 200 ariary valent trois millions.
Deuxième repère : les productrices interrogées demandent que 1 500 ariary devienne un barème minimal permanent et non un prix de circonstance, parce qu'en dessous elles vendent à perte. En mai, au plus fort de la récolte, certains cédaient leur paddy à 1 000 ariary. L'écart entre le prix au producteur et celui de l'épicerie se creuse sur la route, et le carburant en fixe une bonne part.
Pourquoi le pays importe-t-il quand ses stocks sont pleins ?
Parce qu'un stock ne vaut comme approvisionnement que s'il est au bon endroit, sous la bonne forme et au bon moment. Le paddy de l'Alaotra n'est ni décortiqué, ni transporté, ni financé ; le riz importé arrive décortiqué, ensaché et payé d'avance au port. Entre les deux, c'est la logistique qui arbitre, pas la balance agricole.
Les volumes disent l'ampleur du phénomène. Madagascar a importé 408 667 tonnes de riz au premier semestre 2026, dont près de 90 % relèvent de la catégorie douanière dite « riz de luxe », qui désigne un grain du quotidien et non un produit rare. Sur l'année 2025, les douanes ont enregistré 800 812 tonnes mises à la consommation, contre 262 000 en 2024 : un triplement en douze mois.
Reste une contradiction que deux documents officiels ne résolvent pas. Le ministère de l'Agriculture donne une production de paddy passée de 4 684 469 tonnes en 2025 à 5 172 000 estimées en 2026, soit une hausse de 10 %. L'autorité chargée des mesures correctives commerciales fonde au contraire son enquête sur un recul de 25,6 % de la production nationale entre 2023 et 2025 et sur un déficit annuel d'environ 250 000 tonnes. Les deux chiffres émanent de l'État et ne décrivent pas la même campagne.
Que surveiller dans les prochaines semaines ?
Une enquête de sauvegarde sur le riz importé a été ouverte le 31 août 2026 et notifiée à l'Organisation mondiale du commerce le 2 septembre. Elle vise le riz décortiqué, semi-blanchi, blanchi et les brisures, et peut déboucher sur des droits de douane additionnels ou sur des restrictions quantitatives.
Trois marqueurs diront si le circuit se débloque. Le prix et le volume de la deuxième opération de la SPM d'abord : reconduire 1 500 ariary sur 1 500 tonnes ne change pas l'ordre de grandeur. La part de la récolte effectivement sortie de l'Alaotra-Mangoro ensuite, aujourd'hui sous les 10 %. L'issue de la sauvegarde enfin, alors que les taxes votées en juillet restent suspendues et que les zones déficitaires du Sud attendent, elles, d'être approvisionnées.


