El Niño : le Grand Sud paiera deux fois la sécheresse annoncée
Une saison des pluies qui démarre tard, et c'est toute une économie qui bascule. Les projections pour le Grand Sud malgache décrivent le même enchaînement qu'aux épisodes précédents : le prix du riz monte pendant que celui du bétail s'effondre. Pour un ménage qui garde son épargne en zébus, les deux mouvements vont dans le même sens — contre lui.

Qu'est-ce qu'El Niño change concrètement à Madagascar ?
El Niño est un réchauffement anormal des eaux du Pacifique, qui revient tous les deux à sept ans et déforme la circulation atmosphérique bien au-delà de sa zone d'origine. Pour Madagascar, la traduction est double et opposée selon les régions : des pluies inférieures à la moyenne dans le Sud, et un risque de précipitations excessives ailleurs. Le système d'alerte FEWS NET attend ce déficit dans le Sud entre octobre 2026 et février 2027, avec un démarrage tardif de la saison des pluies.
L'effet économique n'a rien d'abstrait. Le FMI, en étudiant les épisodes passés, mesure un surcroît d'inflation de 0,1 à 1 point par an selon les pays. Pour le continent africain, la Banque africaine de développement chiffre l'impact de l'épisode en cours entre 10 et 20 milliards de dollars, avec un produit intérieur brut des pays touchés en recul de 1 à 2 %. Ces ordres de grandeur donnent l'échelle ; le détail malgache, lui, se lit dans les prix.
Le calendrier : la fenêtre critique va d'octobre à février
La dégradation a déjà commencé, mais par endroits. Dès juin, les districts de Toliara II et d'Amboasary basculent en phase de Crise sur l'échelle internationale de sécurité alimentaire. Les récoltes de tubercules de juillet à septembre sont annoncées fortement réduites. C'est à partir d'octobre que la situation se généralise à l'ensemble du Grand Sud, pendant la période de soudure — ce moment de l'année où les réserves de la récolte précédente sont épuisées et où la suivante n'est pas encore là.
Le Grand Sud n'est pas seul concerné. Le Grand Sud-Est figure dans les zones surveillées, ainsi que des districts de l'Est et de l'Ouest touchés par les cyclones Fytia et Gezani. C'est la logique même du phénomène : là où le Sud manque d'eau, d'autres régions en reçoivent trop.
Pourquoi le riz et le bétail bougent en sens inverse
Le riz d'abord. En mai 2026, le kilo se négociait entre 1 650 et 2 590 ariary selon les zones du Sud. La projection le porte à 3 200 ariary en janvier et février 2027 : près d'un quart de plus que le haut de la fourchette actuelle, et presque le double du bas. L'écart de prix entre régions n'a rien de nouveau — le même kilo passe déjà de 2 300 à 3 900 ariary selon l'endroit — mais la sécheresse pousse toute l'échelle vers le haut.
Le bétail ensuite, et c'est là que le mécanisme devient brutal. Un zébu tomberait autour de 700 000 ariary, soit la moitié de sa valeur ; une chèvre à 50 000 ariary, soit le quart. La raison n'est pas que les animaux valent moins : c'est que tout le monde vend au même moment. Quand la récolte manque, le ménage se sépare de son bétail pour acheter à manger. Des milliers de ménages font le même calcul la même semaine, et le marché s'effondre sous l'offre.
Les deux courbes se croisent au pire endroit possible. Dans le Sud, le bétail n'est pas un luxe : c'est le compte d'épargne du ménage, l'équivalent local d'une épargne de précaution, au même titre que la cagnotte d'une tontine ailleurs dans le pays. Ce que la famille achète coûte donc plus cher au moment précis où ce qu'elle possède vaut moins. Elle perd deux fois, sur le même mouvement.
Combien de personnes sont réellement concernées ?
Deux chiffres circulent, et ils ne mesurent pas la même chose. FEWS NET estime que 1,5 à 1,99 million de personnes auront besoin d'une assistance alimentaire entre juin 2026 et janvier 2027. Le Programme alimentaire mondial, lui, retient jusqu'à 426 000 personnes en insécurité alimentaire critique d'ici la fin de l'année : c'est le sous-ensemble le plus grave, pas le total. Confondre les deux fait varier l'ampleur du problème d'un facteur quatre.
L'ampleur structurelle, elle, ne fait pas débat : sept ménages sur dix du Grand Sud connaissent déjà l'insécurité alimentaire, et le PAM recherche 32,1 millions de dollars pour couvrir la période de juin à novembre. Une analyse nationale de sécurité alimentaire était attendue pour juillet 2026 — c'est elle qui fixera les projections définitives.
Ce qu'il faut surveiller
Trois signaux diront si le scénario se réalise. Le premier est la date d'arrivée des pluies en octobre et novembre : un retard confirmé enclenche toute la suite. Le deuxième est le prix du bétail sur les marchés du Sud dès septembre — une baisse précoce signale que les ménages vendent déjà, donc que les réserves sont épuisées avant même la soudure. Le troisième est l'écart entre le prix du riz dans le Sud et celui des Hauts Plateaux, qui mesure la tension sur l'approvisionnement.
Ces projections restent des projections : elles décrivent ce qui arrive habituellement quand la pluie manque, pas un destin. Mais elles arrivent assez tôt pour être utiles, et c'est ce qui compte. Un éleveur qui connaît la mécanique sait que vendre en septembre vaut mieux que vendre en décembre avec tout le monde. Un commerçant sait que son stock de riz prendra de la valeur. Et pour le reste du pays, une hausse du riz dans le Sud finit toujours par se retrouver dans l'inflation nationale — c'est le poste le plus lourd du panier malgache.


