Épargne & finance du quotidien

Ankandray : dans une tontine, tout le monde ne paie pas le même prix

L'argument revient toujours en premier : dans un ankandray, personne ne paie d'intérêt. C'est exact. Mais un tour de tontine déplace de l'argent dans le temps, et le temps a un prix quand les prix montent de 8,6 % par an. Selon la place qu'on occupe dans le tour, on emprunte gratuitement ou on prête à perte — sans que rien, dans les règles du groupe, ne le dise.

Partager
WhatsAppFacebookLinkedInX
Etals du marche de Behenjy, sur les Hauts Plateaux malgaches
Photo : Smiley.toerist / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

Comment fonctionne vraiment un ankandray ?

L'ankandray est une épargne collective tournante. Un petit groupe — famille, amis, collègues — verse une somme fixe à intervalle régulier, et chaque membre récupère à son tour la totalité de la cagnotte. Aucun seuil minimum ni maximum n'existe : le montant, la fréquence et l'ordre de passage se décident entre les participants. Le tour se termine quand tout le monde est passé une fois. Le nom change selon les régions : dans le Sud, la même pratique s'appelle siko.

Une version plus encadrée existe en parallèle, surtout dans le Sud : le voamamy, nom malgache des associations villageoises d'épargne et de crédit. Le principe change sur deux points. Le groupe compte quinze à vingt-cinq membres, se réunit chaque semaine, et les membres achètent des parts dans une caisse commune qui prête ensuite en interne. Là où l'ankandray repose sur un accord oral, le voamamy s'appuie sur des règles écrites et un cycle défini.

Pourquoi le « zéro intérêt » n'est pas la même chose que « gratuit »

Aucun intérêt ne circule dans un ankandray, et c'est ce qui en fait l'attrait principal face à une banque. Mais l'absence d'intérêt ne signifie pas que l'opération est neutre pour tout le monde. Un tour de tontine fait exactement deux choses : il avance de l'argent à certains, et il en immobilise chez d'autres. Ce sont les deux faces d'un même prêt, simplement réparties sur plusieurs personnes.

Celui qui reçoit la cagnotte en premier touche l'intégralité de la somme avant d'avoir fini de cotiser. Il a donc emprunté, à taux nul, auprès des autres membres. Rapporté au marché, c'est un avantage considérable : un crédit bancaire coûte environ 18 % à Madagascar. Celui qui passe en dernier fait l'inverse : il a versé pendant tout le cycle sans rien recevoir. Il a prêté, gratuitement, à tous les autres.

Combien coûte le fait de passer en dernier ?

Prenons un groupe de dix personnes qui versent chacune 100 000 ariary par mois. La cagnotte atteint un million d'ariary, distribuée à un membre différent chaque mois, et le tour dure dix mois. Le premier servi reçoit son million au bout d'un mois. Le dernier le reçoit au bout de dix.

Le montant est identique, le pouvoir d'achat ne l'est pas. Avec une inflation annuelle de 8,6 %, les prix montent d'environ 7,1 % sur dix mois. Le million reçu en fin de tour achète donc à peu près 6,6 % de moins que le même million reçu au début — soit environ 66 000 ariary évaporés, sans qu'aucune ligne de compte ne les mentionne. C'est le mécanisme silencieux de l'inflation, appliqué à une somme qui attend.

L'écart entre la première et la dernière place n'est donc pas nul : il vaut à peu près 66 000 ariary sur ce cas type, et il double si la cagnotte double. Un tour de douze mois porte l'écart à près de 79 000 ariary. Ce n'est pas une fraude, personne ne prend cet argent — il se dissipe simplement dans la hausse des prix, et il se dissipe toujours au détriment des derniers servis.

Le vrai risque n'est pourtant pas l'inflation

Perdre 6,6 % de pouvoir d'achat reste supportable. Perdre la totalité de sa mise ne l'est pas. Or l'ankandray ne repose sur aucune garantie légale : il tient entièrement à la confiance entre les membres. Si quelqu'un cesse de cotiser après avoir touché la cagnotte, il n'existe ni contrat opposable, ni assurance, ni recours simple. Les praticiens le disent eux-mêmes — on ne sait pas à l'avance à qui l'on peut faire confiance.

Ce risque est structurel, pas anecdotique : il augmente mécaniquement avec la taille du groupe et avec la distance sociale entre les membres. Une tontine de cinq collègues qui se voient tous les jours n'a rien à voir avec une tontine de trente personnes réunies par une connaissance commune. Cette seconde configuration ressemble d'ailleurs, de loin, aux montages qui promettent des rendements et disparaissent — la différence tient à ce que l'organisateur ne promet rien, mais elle peut s'effacer vite.

Ce qu'il faut regarder avant d'entrer dans un tour

La première question n'est pas le montant, c'est le rang. Demander à passer tôt dans le tour, c'est demander un crédit gratuit ; accepter de passer en dernier, c'est accepter de financer les autres pendant tout le cycle. Un groupe équitable fait tourner l'ordre d'un cycle à l'autre, plutôt que de le figer. C'est la seule règle qui égalise vraiment le coût entre les membres.

Deux autres réflexes limitent la casse. Écrire l'ordre de passage, les montants et les dates, même sur une simple feuille signée : cela ne crée pas de recours juridique, mais cela supprime les malentendus, qui sont la première cause de rupture. Et raccourcir le cycle quand l'inflation est forte, puisque c'est la durée qui creuse l'écart. Pour l'argent qui n'a pas besoin d'être immobilisé, comparer ce que rapportent le mobile money et un compte bancaire reste plus rentable qu'un tour de tontine subi.

Reste l'essentiel, que le calcul ne dit pas. Beaucoup de membres reconnaissent qu'ils n'épargneraient rien sans la contrainte du groupe — l'obligation de verser à date fixe fait ce qu'aucune bonne résolution ne fait. Pour celui-là, perdre 6,6 % sur un tour vaut infiniment mieux que ne rien mettre de côté. La tontine n'est donc ni un bon ni un mauvais produit : c'est une discipline qui a un prix, et ce prix dépend d'une seule chose, la place qu'on accepte dans le tour. Reste à savoir si ce que vous y mettez ne devrait pas d'abord constituer votre matelas de sécurité, celui qu'on ne peut pas attendre dix mois.

Partager
WhatsAppFacebookLinkedInX