Épargne & finance du quotidien

Crédits carbone : 39,5 milliards d'ariary versés, pour des forêts protégées en 2020

On a longtemps dit que l'argent du carbone restait bloqué quelque part entre les acheteurs occidentaux et les villages malgaches. Ce n'est plus tout à fait vrai : une première tranche a bien été versée, et son montant se compte en dizaines de milliards d'ariary. Reste à savoir à qui elle profite, et à quelle vitesse elle circule.

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Forêt tropicale de basse altitude et ruisseau dans le parc national de Masoala, au nord-est de Madagascar
Photo : Frank Vassen / Wikimedia Commons — CC BY 2.0

Combien Madagascar a-t-il réellement touché ?

Une première tranche de 39,56 milliards d'ariary a été versée aux bénéficiaires du programme PRE-AA, le dispositif REDD+ juridictionnel du corridor forestier de l'Est. Le versement s'inscrit dans un accord de paiement pour réductions d'émissions signé avec le Fonds de partenariat pour le carbone forestier, hébergé par la Banque mondiale. Le programme couvre six régions — Sofia, SAVA, Ambatosoa, Analanjirofo, Atsinanana et Alaotra-Mangoro — soit environ deux millions d'hectares de forêt, l'un des plus vastes périmètres de ce type sur le continent.

Ce montant n'est donc ni une promesse ni une annonce d'intention : c'est un décaissement effectif, encadré par un contrat international et supervisé par trois ministères. L'Environnement assure la partie technique, l'Économie et les Finances la gestion financière, l'Intérieur le contrôle de transparence. Cette architecture à trois clés répond directement au reproche historique adressé à ces programmes, celui d'une traçabilité insuffisante entre le paiement signé à l'étranger et l'argent réellement dépensé sur le terrain. Elle ne garantit pas l'efficacité, mais elle rend le circuit vérifiable.

Qui reçoit cet argent, et combien exactement ?

La répartition annoncée réserve 80 % de l'enveloppe, soit environ 31,65 milliards d'ariary, aux actions de terrain et au développement local. Les 20 % restants, près de 7,91 milliards, financent la gouvernance et le renforcement des capacités. Les bénéficiaires sont 119 communes situées le long du corridor forestier oriental et 14 aires protégées. Chaque commune perçoit une dotation fixe de 6 880 678,95 ariary au titre du suivi, complétée par des paiements variables indexés sur la performance mesurée — la déforestation évitée sur son territoire.

Un chiffre mérite attention : environ 65 % du total, soit 25,71 milliards d'ariary, est fléché vers des initiatives menées avec les gestionnaires d'aires protégées. La dotation fixe des 119 communes représente, elle, un peu plus de 800 millions d'ariary cumulés. L'essentiel transite donc par des structures de gestion avant d'atteindre le terrain. Ce n'est pas nécessairement un détournement — gérer une aire protégée coûte cher — mais cela répond à la question posée : la commune n'est pas le premier maillon servi.

Le vrai problème n'est pas le montant, c'est le délai

La période de référence du versement porte sur le 22 mars au 31 décembre 2020. Autrement dit, ces milliards rémunèrent des forêts protégées il y a plusieurs années déjà. Le mécanisme l'explique en partie : il faut mesurer la déforestation évitée, faire vérifier ces mesures par un organisme indépendant, faire valider le rapport, puis déclencher le paiement contractuel. Chaque étape prend des mois, parfois davantage lorsque les référentiels méthodologiques changent en cours de route ou qu'un litige de périmètre surgit.

Pour une commune rurale, ce décalage a des conséquences très concrètes. Une communauté qui renonce à défricher accepte une perte de revenu immédiate — moins de charbon vendu, moins de terres cultivables — contre une compensation qui n'arrivera que des années plus tard. Peu de ménages disposent de la trésorerie nécessaire pour absorber un tel décalage sans s'endetter. C'est précisément ce qui fragilise l'adhésion aux programmes de conservation : le sacrifice est instantané et visible, la contrepartie ne l'est jamais.

Makira, l'autre modèle et son prix plancher

À côté du dispositif juridictionnel existe une approche par projet, plus ancienne. Le parc naturel de Makira, porté par la Wildlife Conservation Society avec l'appui de Conservation International, est le plus ancien projet validé au monde selon les standards Verified Carbon Standard et Climate, Community and Biodiversity. Il vend des crédits depuis 2013 autour de 10 dollars la tonne, et vient de conclure une vente de 300 000 crédits. Sur plus de trente ans, la création du parc éviterait environ 9 millions de tonnes d'émissions.

L'organisation s'est engagée à reverser la moitié des revenus aux communautés vivant dans et autour de l'aire protégée. Dans le district de Maroantsetra, 16 communes sur 20 en bénéficient, via des infrastructures communautaires et des projets de subsistance. Le prix reste toutefois le point faible : dix dollars la tonne situe le carbone malgache dans le bas de gamme du marché mondial. Protéger une forêt tropicale primaire pour ce tarif interroge la valeur que les acheteurs accordent réellement au service rendu.

Ce qu'il faut surveiller

Trois éléments diront si ce premier versement marque un tournant ou reste un cas isolé. Le premier est la deuxième tranche : un mécanisme ne devient crédible que lorsqu'il paie deux fois, à intervalle prévisible. Le deuxième est la publication des montants réellement arrivés au niveau communal, distincts des sommes engagées au niveau national — c'est le seul chiffre qui répond vraiment à la question posée. Le troisième est le prix de la tonne, aujourd'hui bas, qui plafonne mécaniquement tout ce que la filière peut redistribuer.

Ce dossier illustre une dépendance plus large aux financements extérieurs, déjà visible dans le portefeuille de la Banque mondiale à Madagascar, et qui pèse sur les prévisions de croissance pour 2026. Pour une famille du corridor forestier, la question reste pourtant beaucoup plus simple que les acronymes ne le laissent croire : le renoncement au défrichage a-t-il rapporté plus, cette année, que ce qu'il a coûté en revenus perdus ? C'est à cette aune, et non au volume des enveloppes annoncées, que se jugera la crédibilité du mécanisme.

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