Entreprises & PME

AGOA prolongé jusqu'en décembre 2026 : pourquoi le textile malgache reste sous pression

Washington a prolongé l'AGOA jusqu'au 31 décembre 2026, avec effet rétroactif. La zone franche malgache, premier employeur industriel du pays, y a vu un sursis. La nouvelle ne dit pourtant pas tout : depuis avril 2025, un tarif douanier américain s'applique en parallèle et rogne l'avantage que l'AGOA est censé garantir.

Partager
WhatsAppLinkedInX
Porte-conteneurs et grues à quai au port de Toamasina, principal point de sortie des exportations malgaches

L'AGOA est-il vraiment prolongé jusqu'en décembre 2026 ?

Oui. Le régime préférentiel américain, l'African Growth and Opportunity Act, a été prolongé jusqu'au 31 décembre 2026, avec un effet rétroactif à son échéance du 30 septembre 2025, rapporte Madagascar-Tribune. Les lignes textiles malgaches redeviennent donc éligibles à une entrée sans droits de douane sur le marché américain. La rétroactivité n'est pas un détail administratif : elle couvre les expéditions parties pendant la période d'incertitude, entre l'expiration et la prolongation. Une mission de plaidoyer conduite par la ministre du Commerce et de la Consommation avait précédé cette décision, à la mi-janvier 2026, relayée par l'ambassade à Washington.

L'AGOA n'est pas un accord commercial négocié entre deux États. C'est une préférence unilatérale que le Congrès américain accorde, renouvelle ou retire à des pays d'Afrique subsaharienne jugés éligibles. La nuance compte pour Madagascar : ce qui est octroyé d'un côté peut être repris de l'autre, sans contrepartie à négocier et sans préavis long. L'enjeu se concentre sur l'habillement, de loin la première ligne d'exportation vers les États-Unis. C'est là que la franchise de droits fait la différence entre une commande remportée et une commande partie vers un atelier asiatique, sur des marges où quelques points de pourcentage décident.

Pourquoi les commandes ne repartent-elles pas pour autant ?

Parce qu'un second dispositif, indépendant de l'AGOA, s'est intercalé. En avril 2025, l'administration américaine a déclaré une urgence nationale sur le déficit commercial, puis instauré des droits dits « réciproques ». Madagascar s'est vu appliquer un taux affiché de 47 %, composé d'une base de 10 % et d'une surtaxe de 37 %, entré en vigueur le 9 avril 2025. Une préférence commerciale et une mesure d'urgence ne s'annulent pas : elles relèvent de deux logiques juridiques distinctes, et la seconde se superpose à la première. L'exemption AGOA existe donc bien, mais elle ne protège pas de ce qui a été empilé par-dessus.

L'effet se lit dans les droits réellement perçus, pas dans les annonces. Selon les données compilées par USAFacts, le taux moyen effectivement appliqué aux marchandises malgaches est passé de 0,58 % en 2024 à 7,4 % en 2025, puis à environ 8,6 % en février 2026. On reste loin des 47 % affichés, parce que cette moyenne intègre des produits exemptés ou taxés différemment selon leur classification douanière. L'écart avec la quasi-franchise de 2024 n'en est pas moins massif : le coût d'entrée sur le marché américain a été multiplié par plus de dix en deux ans. C'est ce surcoût que l'acheteur intègre dans son prix, ou refacture à son fournisseur.

Ce que la zone franche pèse réellement dans l'emploi malgache

Le textile est le premier employeur industriel du pays. Il fait vivre plus de 400 000 emplois directs et indirects, dont environ la moitié dans les zones franches d'Antananarivo et d'Antsirabe, selon des chiffres de l'Organisation internationale du travail repris par Madagascar-Tribune. Derrière chaque atelier vivent des transporteurs, des fournisseurs d'emballage, des cantines, des loueurs de bus, des ateliers de maintenance. La commande américaine irrigue une chaîne bien plus large que les seules usines, et c'est cette chaîne qui encaisse le choc en premier quand les volumes reculent, souvent sans contrat pour amortir.

Le déséquilibre commercial invoqué par Washington est réel, mais il tient d'abord à la taille des économies. Madagascar a expédié 731,7 millions de dollars de marchandises vers les États-Unis en 2024, selon l'International Trade Administration, pour une fraction de ce montant en sens inverse. Un pays de trente millions d'habitants au pouvoir d'achat contraint n'achète pas beaucoup de produits américains, quelle que soit sa politique commerciale. Le déficit ne mesure donc pas une pratique déloyale, il mesure un écart de richesse. Calibrer une surtaxe sur son ampleur revient à corriger un symptôme structurel par un outil conjoncturel.

Le Groupement des entreprises franches et partenaires (GEFP) chiffre à 60 000 le nombre de travailleurs immédiatement exposés. Pour ces ménages, la question n'a rien de macroéconomique : c'est le salaire du mois, dans un contexte où la dépréciation de l'Ariary rogne déjà le pouvoir d'achat. Une commande perdue à Washington se traduit en heures non travaillées à Antsirabe, puis en arbitrages domestiques sur le riz, le transport et la scolarité. L'effet est d'autant plus brutal que ces emplois se concentrent géographiquement : quand un site ralentit, c'est tout un bassin qui ralentit avec lui.

Le précédent de 2010 rappelle ce que coûte une sortie du dispositif

Madagascar a déjà vécu cette rupture. Le pays a perdu son éligibilité à l'AGOA en 2010, après la crise politique, et ne l'a retrouvée qu'en 2015. Entre les deux, des usines ont fermé et des dizaines de milliers d'emplois ont disparu. La reconstruction a pris des années, pour une raison simple : un donneur d'ordre qui déplace sa chaîne d'approvisionnement ne revient pas au premier signal favorable. Il faut lui prouver la stabilité sur plusieurs saisons, pas la lui annoncer. Cette asymétrie explique pourquoi une interruption de quelques mois peut coûter plusieurs années de reconquête commerciale.

Cette mémoire explique la mobilisation actuelle. En juin 2026, le Conseil des ministres a validé une communication adressée au représentant américain au commerce (USTR), après un Conclave AGOA consacré à la question, rapporte Newsmada. Une feuille de route technique a été engagée dans la foulée. Le contexte bilatéral reste tendu sur d'autres terrains, comme l'arrêt des traitements de visas américains à Antananarivo, ce qui complique un dialogue où Madagascar dispose de peu de leviers face à un partenaire qui fixe seul les conditions d'accès à son marché.

Ce qu'il faut surveiller d'ici décembre

Trois échéances méritent d'être suivies. La première est la date du 31 décembre 2026, terme actuel de l'AGOA : sans nouvelle prolongation votée par le Congrès américain, la préférence disparaît purement et simplement. La deuxième est le sort des droits réciproques, qui pèsent aujourd'hui davantage que l'AGOA lui-même sur la compétitivité des ateliers — leur levée changerait plus la donne qu'une prolongation supplémentaire. La troisième est le carnet de commandes de la saison, qui se négocie plusieurs mois à l'avance : les décisions prises cet automne engagent la production de l'année suivante.

Pour une PME qui fournit la zone franche, l'exposition est indirecte mais bien réelle : emballage, transport, sous-traitance, restauration collective. Diversifier son portefeuille de clients hors du canal américain, documenter précisément ses coûts et surveiller ses délais de paiement relèvent de la gestion courante, pas de l'anticipation spéculative. Un fournisseur dont plus de la moitié du chiffre d'affaires dépend d'un seul atelier exportateur porte un risque de concentration qu'aucune décision de Washington ne viendra corriger. Les règles fiscales applicables restent celles décrites dans notre point sur la fiscalité des PME.

Le sursis obtenu à Washington achète du temps, pas une garantie. Ce que la zone franche produira en 2026 dépendra moins du texte de l'AGOA que de l'arbitrage des acheteurs américains entre un fournisseur malgache renchéri par les droits et des ateliers asiatiques déjà installés. C'est sur ce terrain-là, celui du prix rendu et de la fiabilité des délais, que se jouera le maintien des 400 000 emplois — et il se joue dans des bureaux d'achat où Madagascar n'a pas voix au chapitre.

Partager
WhatsAppLinkedInX